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AIGOUAL NORD.- CABRILLAC – Restaurant « LES HAUTS DE HURLEVENT » 1940-1975
Chez Marie ANCEAUX, et AYME GASTON POUJOL. Qui se souvient ??

Il y a plus de 50 ans, CABRILLAC, petit hameau accroché aux contre forts du massif de l’AIGOUAL abritait une petite auberge de montagne, fort renommée dans la région ; « Les HAUTS DE HURLEVENT ». Un nom donné en référence au célèbre roman de EMILY BRONTOË et aux conditions atmosphériques souvent dantesques du lieu et à son fort isolement d’alors. Cette petite auberge de pays faisait surtout Restaurant, bar et offrait accessoirement 3 ou 4 chambres forts simples, le plus souvent en pension.

Durant près de 30 ans, Marie POUJOL, veuve de Mr RENE ANCEAUX son défunt mari, jeune soldat, disparu tragiquement en MAI1940, durant la campagne de France fut la « figure » du lieu. Elle exploita et développa, dans cette maison natale, cet établissement avec son plus jeune frère GASTON, dit « AYMEE » agriculteur de son état et lui aussi, demeuré célibataire toute sa vie durant. Tous deux, enfants protestants , de modestes parents agriculteurs. Aucun n’eut de descendance directe.

Au fil des années d’après-guerre, cette auberge connut un essor jamais démenti et obtint progressivement une très forte notoriété dans la contrée et même au-delà.

Les personnes les plus connues viendront y banqueter et de très grands événements y furent organisé. Qui le croirait aujourd’hui ? François Mitterrand, même président, en sera, en toute discrétion, un client occasionel, même durant sa présidence.

Dans mes souvenirs d’enfant, c’était un lieu de vie extraordinaire, vivant, chaleureux comme il en existe plus de nos jours. Tout le pays environnant s’y détournait ; bucherons, forestiers, gendarmes, entreprises, chasseurs, promeneurs d’un jour, marcheurs, agriculteurs, bergers en transhumance, représentants de commerce. Ici, du haut de mes à peine 10 ans, j’y servais mes premières boissons derrière ce comptoir qui existe toujours, ultime vestige d’un temps qui fut et sous le regard amusé, un brin moqueur de mon grand-oncle AYME.

Ma tête dépassait à peine le comptoir. J’entends encore les encouragements bienveillants et amusés de rudes ouvriers forestiers attablés dans la petite salle à l’entrée. Une espace dédié le plus souvent aux locaux et autres ouvriers de passage.

Les HAUTS DE HURLEVENT, était ouvert à l’année. C’était un phare dans la nuit avec ses deux inamovibles gardiens. Par tous les temps, on savait pouvoir y venir, s’y réfugier et y retrouver ses 2 gardiens.

Vouloir simplement téléphoner au restaurant était déjà une aventure ; il fallait passer par un poste relais à GATUZIERES tenu par un habitant local : « passer moi le 3 à GATUZIERES, je vous prie. ».

« La route » qui descendait de l’AIGOUAL à CABRILLAC, inaugurée en 1933 par la fille de SAVORGNAN DE BRAZZA était encore en 1967, un gros sentier de terre battue et à peine carrossable et poussiéreux . Se rendre à CABRILLAC était l’assurance d’un dépaysement garanti et une expérience exotique, mémorable.

Dans la plus grande des deux salles du restaurant, trônait une grande cheminée centrale, dans laquelle tous les dimanches et autres grandes occasions, une grosse pièce de viande, agneau ou un autre gibier rôtissait à une grande broche mécanique. Les tables étaient toutes nappées de cotonnade de blanc immaculé, avec leurs serviettes en tissu et de petites fleurs naturelles décoratives des prairies alentours. De vieux cuivres familiaux rutilants et cabossés en « bout de vie », étaient accrochés aux murs de pierres apparentes. Les vieilles portes en vieux châtaignier aux patines noircis des placards muraux et autres armoires à vaisselles et à linge de maison, grinçaient à chaque mouvement de porte.

Je me souviens encore, du fond sonore et le discret tic-tac d’une vieille grande horloge familiale séculaire et le crépitement de grandes buches de fayard qui brulaient doucement dans la grande cheminée. Un lieu de roman, un lieu de tournage de film historique, ou le temps qui file trop vite entre nos doigts s’est enfin arrêté de nous échapper pour mieux nous rassurer. Une vielle carte postale en noire et blanc, à peine jaunie et toujours animée en ma mémoire. Un lieu au charme suranné pourrait-on dire aujourd’hui. Dernier témoin d’un monde qui s’éteint. Enfants, Nous ne le savions pas encore.

Au menu, ou à la carte, pour les invités de marque, mon gentil, AYME, à la demande expresse de sa sœur MARIE, enfilait ses hautes cuissardes en caoutchouc vert, son vieux panier d’osier et filait direct à la JONTE, le ruisseau un peu plus bas, pêcher un panier de belles truites fario sauvages (aujourd’hui presque disparues, hélas !!!) qui abondaient à l’époque.

Poêlée de cèpes frais, civet de lièvre, gigot d’agneau à la broche, charcuteries du pays, toute cette cuisine de campagnards, familiale et de terroir, sans aucune prétention mais o combien authentique et sincère. Les clients affluaient, les affaires marchaient bien. Les dimanches, CABRILLAC était encombré par les voitures de la clientèle garées en tous sens. Les années 60/70 et son climat d’optimisme ambiant !!! . Une autre époque.

Le Choux farci au roquefort et à l’agneau était une merveille. Michel GUERARD, l’apôtre de la nouvelle cuisine, le très grand chef étoilé, à l’immense notoriété d’alors, avait traversé la France pour le gouter, sans prévenir et sans réserver. Cela lui valut un accueil, mémorable, « à la MARIE », peu enclin à faire des concessions à des visiteurs venus sans prévenir, fussent-ils le roi d’Angleterre ou le grand tsar de la grande Russie. Il dût passer la nuit à l’auberge et attendre que le plat lui soit préparé le lendemain midi. Tout se mérite.

Pour finir, les excellentes tartes aux myrtilles de nos terres et gâteaux à la châtaigne valaient le détour. Le matin, au petit déjeuner, le lait de traite des quelques vaches d’AYME, à la petite étable juste en face du restaurant était sur la table pour les quelques pensionnaires toujours présents. Enfant, je m’amusais à essayer de les traire maladroitement avec mes petites mains

la tête appuyée contre le flanc tiède et paisible des bêtes. J’entends encore les railleries et les rires de AYME. Je revois cette modeste bâtisse, avec d’anciennes stalles et les poutres fleuries de toiles d’araignée géantes. Je sens encore, l’odeur forte des litières chaudes qu’il fallait changer chaque jour.

Cette étable, c’est aussi, c’est encore, la même musique du lait giclant dans le seau en métal blanc, le même mouvement de la queue des vaches pour se débarrasser des mouches, la même pénombre chaude, à l’écart du monde extérieur. Un souvenir tenace, aujourd’hui encore gravé en mon cœur.

Marie ordonnait tout, AYMEE avait un caractère gentil et doux, rieur et espiègle même. Il demeure dans mes souvenirs, d’une humeur toujours égale. Il acceptait l’autorité de MARIE, même en ronchonnant et en jurant en patois bien souvent. Il était finalement son homme à tout faire et de confiance. Ce duo de frère et sœur, célibataires restés sans descendance, typique du pays cévenol et d’une fin de lignée, fonctionnait ainsi. AYMEE faisait donc office d’AGRICULTEUR, de plongeur, de coursiers, d’hommes de maintenance, et de relations publiques, puisque nombre de clients venaient pour le voir, lui surtout. En saison estivale, Marie fermait le restaurant parfois, quelques heures pour aider AYME, aux moissons. (Photo)

Le RESTAURANT affichait « complet » bien souvent. C’était les années 60/70 et son optimisme ambiant. Tout le monde, dans le pays connaissait CE lieu de vie, MARIE et son tempérament de feu. Parfois imprévisible, l’accueil était parfois folklorique, aussi glacial que chaleureux. Selon les jours. MARIE, en dépit d’apparences un parfois revêches pouvait avoir de grands élans de cœur. Sa réputation de femme au caractère bien trempée, partout la précédait.

Pendant la guerre, plusieurs familles juives, souvent de passage trouvèrent refuge en ce lieu, en toute bienveillance. Le maquis d’ allemands communistes anti nazis, MONTAIGNE, et ceux du célèbre maquis BIR HAKEIM raconté par Joseph KESSEL, séjournèrent souvent sur l’AIGOUAL entre 1942 et 1944. Ils eurent toujours le meilleur accueil à CABRILLAC, chez MARIE. Mon père, encore adolescent dina souvent dans cette maison, celle de ses grands parents, avec Ohto KUHN, l’ancien député communiste du Reichstag, en exil depuis 1933 et l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Il sera un ardent combattant des brigades internationales durant la guerre d’Espagne, puis un remarquable chef résistant en France. Un homme exceptionnel. Un personnage de roman, aujourd’hui injustement oublié hélas. Papa, toujours, durant les étés 1942-1943 livrera des sacs de pommes de terre aux maquis tout proches, à bicyclette. En septembre 1944, jeune FFI, il intégrera la 1 ère armée, et la 3 eme division d’infanterie marocaine, pour combattre dans les Vosges, en Alsace et terminer en Allemagne. Une source d’inspiration liée à Ohto KUHN ???? On ne le saura jamais. Il me plaît à le croire en tout cas, aujourd’hui encore.

Marie, jamais n’évoquait cette période. A quoi bon parler de choses ordinaires en des temps extraordinaires ??? Je ne le sus que bien des années plus tard au gré de discussions tardives avec un Papa déjà âgé et affaibli et au fil de mes recherches historiques locales. Dans notre pays, Ici, les silences sont plus longs que les temps de paroles, bien souvent. Il est difficile de faire parler les anciens. Pourtant, je me dis, en y pensant, que cette période fut très cruelle. Marie, jeune mariée et déjà jeune veuve d’un mari porté disparu à la guerre et introuvable. Aymé jeune soldat, fait prisonnier à Dunkerque et envoyé en Allemagne au stalag plusieurs années.

La Lozère, notre commune de ROUSSES, sont

une terre de justes, bien méritée.

Aujourd’hui encore, au gré des rencontres, partout dans le pays, des gens me racontent avec humour, des anecdotes sur Marie ANCEAUX et son frère AYME. De toute évidence, elle a marqué les esprits et laissé, pour ceux qui l’ont croisé un souvenir impérissable dans nos mémoires.

En 1975, l’âge venant trop lourd à porter, la santé plus précaire, le métier trop dur, les hivers trop longs et la mort dans l’âme sans doute, le restaurant fut cédé à un repreneur, étranger au pays.

Vide de sa sève originelle, l’auberge périclita en quelques années pour fermer définitivement. LES HAUTS DE HURLEVENT, ne survécurent donc pas au duo de frères et sœurs célibataires, nés et morts au pays. Le foyer s’était éteint, après des siècles de présence familiale dans cette maison. La lignée directe s’est éteinte.

AYME lui, ne s’attarda guère et décéda trop vite, en 1978 à l’âge de 75 ans. Sa retraite fut courte. JP CHABROL ne disait-il pas que le paysan Cévenol ne s’arrête de travailler que pour mourir ??? Il a sans doute refusé de continuer son chemin. Je suppose qu’Il aimait trop son monde pour accepter de le voir s’en aller. Je le vois encore me raconter, le sourire triste, la pêche de son ultime et dernière truite terrestre du haut du vieux pont sur la Jonte dans un profond gourre en contre bas et voir son visage s’illuminer comme un enfant. Amputé d’une jambe et dans un fauteuil roulant, je n’ai jamais su par quel miracle ou volonté il avait réussi à aller jusque-là bas ??? 800 mètres plus bas sur ce chemin caillouteux. A mes yeux, il restera toujours un géant.

A ses obsèques, à CABRILLAC, tout le pays était là. Je n’ai pas souvenir d’avoir vu autant de monde en ce lieu. C’était incroyable. Des voitures venaient de partout, de très loin souvent, garées jusqu’à plus de 1 Km dans les lacets sinueux de la route qui mènent à l’observatoire. C’est dire l’homme qu’il était. Ce fut un jour bien triste pour mon petit hameau. J’avais à peine 17 ans, et je pressentais déjà, le crépuscule d’un monde rural qui s’éteignait. En 1980, deux ans plus tard à peine, Lucien AVESQUE, son ami et dernier agriculteur de Cabrillac, lui aussi resté célibataire, était retrouvé décédé dans sa maison, à 68 ans à peine. Il était seul, tout l’hiver durant, très isolé. Un personnage, dont il y aurait tant à dire de merveilleux !!!!! …… .

MARIE retirée à ANDUZE devait décéder à en 1994 à l’âge de presque 93 ans. La disparition de son frère, sa maison de CABRILLAC devenue trop éloignée et inconfortable pour son âge vivait ardemment dans ses souvenirs. Dans ses toutes dernières années, il lui arrivait de revenir le temps d’une après midi dans son auberge, sa maison natale. Dans un unique vieux fauteuil défoncé, devant un feu de cheminée enfin rallumé, une salle glaciale et vide de tout mobilier, elle restait là, toute rabougrie et silencieuse, pensive, sans dire un mot. Elle y repose avec son frère, à présent, pour l’éternité, juste à côté dans notre petit carré familial.

Ils sont bien là, le frère et la sœur, la veuve de guerre et le célibataire, toujours présents en mon cœur. Je pense toujours beaucoup à eux. Et dans notre minuscule hameau, de maisons modestes et austères, nous sommes encore quelques-uns à évoquer, ces souvenirs avec nostalgie et un peu d’amusement, cette merveilleuse époque et ce qui fut. Rare sont les semaines sans qu’un passant s’arrête dans le hameau et m’interroge où me témoigne un souvenir, une anecdote d’un passage mémorable aux « HAUTS DE HURLEVENT ».

Aujourd’hui, j’ai plaisir à partager avec un plus grand nombre, et non sans une petite pointe de mélancolie cette histoire de pays, peut être dérisoire ? à nombre d’entre vous mais qui nous est si chère, ici. Comme une bouteille à la mer, peut être serez-vous quelques-uns à retrouver l’écho de ces lieux que vous avez connu ??? . Nous portons tous un lieu chéri lié à notre enfance.

Chacun a en lui, ses lieux de résonnances intimes. De celles qui nous accompagnent durant notre parcours de vie. Il suffit parfois de quelques journées passées en un lieu pour en garder un marquage indélébile, un fait de vie éternel. C’est mon cas, en ce qui concerne CABRILLAC.

Saint EXUPERY disait : « je suis du pays de mon enfance ». Je vous souhaite à tous, d’en connaitre d’équivalents, et de les chérir tout autant que moi.

Aujourd’hui, la maison « les HAUTS DE HURLEVENT, est toujours là, presque identique à ce qu’elle était. Je vais souvent m’y promener tout autour. Grâce, à Didier, son actuel propriétaire, il m’arrive parfois même d’y rentrer et d’en respirer les odeurs, de fermer les yeux, pour écouter, troublé par cette plongée en eaux profondes de mes souvenirs d’enfance, le ronronnement clairement perceptible d’une belle petite auberge de montagne d’autrefois qui vivait. Didier est très loin d’imaginer dans ces instants rares, trop brefs, les tréfonds de mes pensées, lui qui n’a pas connu cette époque. J’aimerais rester là des heures. Il ne comprendrait pas….

Peut-être serez-vous quelques-uns à pouvoir témoigner de ce lieu et de cette époque par quelques anecdotes ? Photos, documents. J’en serai tellement heureux.

Merci à ceux ou celles qui auront lu jusqu’au bout cette trop longue publication sans doute…….

A mes enfants.

Publication de Philippe Ebrard le 10 septembre 2025 sur https://www.facebook.com/share/p/17QGA9ZwXh/